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Mars attaque (saison 2)

 

 

Le tendre soleil d'avril nous invite à musarder, à la maison, au jardin, dans les parcs ou la forêt, près des lacs, que sais-je encore ?

La végétation déploie ses promesses avec des fleurs lumineuses, des parfums sucrés, de jeunes et vigoureuses textures.

Pourtant, dans les rues, personne.

Pourtant, dans la nature qui s'éveille, personne.

En tout cas, aucun être humain.

Comme si tous les habitants avaient joué les gitans et étaient partis pour un grand pèlerinage. Presles en Bohème, ou aux Saintes Maries de la Mer.

Vu le barouf qu’avait provoqué l’arrivée des martiens, je survivais isolé dans un souterrain, rue des coutumes.

Sans présager des événements actuels, je me préparais depuis l’hiver à une immersion de quelques jours dans ce trou.

C’était un ancien abri de la première guerre mondiale.

Quand la Grosse Bertha bombardait Paris avec plus ou moins d’exactitude dans le tir peut-être... En tout cas, à cette époque, les Preslois craignaient que le ciel ne leur tombent sur la tête.

J’y avais trouvé un sellier, où j’avais entreposé un peu de victuailles. Comme pour reconstituer les boîtes de ration de mon service militaire. Du corned-beef, des fruits secs, du thon et des sardines en boites, quelques oranges. J’avais même trouvé du vin en tétra-bricks pour faire plus authentique. Je m’étais aussi procuré une caisse de bière ambrée d’une brasserie locale. Je ne savais pas combien de temps je pourrais tenir au « vin de synthèse ». Et pour la gnôle, pas question d’un ersatz comme à l’armée. J’avais ma petite prune de l’ami Gilles.

J’étais animé par les récits des exploits des spéléologues français d’il y a 50 ans, reclus volontaires, alors qu’au même moment les Américains envoyaient des hommes dans la lune. Michel Siffre et quelques autres défendaient l’honneur de ce pays de Gaulois, autant capables de prouesses que nos amis d’outre-atlantique, mais sans gabegie technologique.

Mais les martiens avaient accéléré mon plan.

Cela avait commencé par le passage d’un objet céleste traversant le système solaire à grande vitesse. Les scientifiques l’avaient appelé Oulàlà ou quelque chose d’approchant. Des astronomes amateurs avaient bien calculé que cet objet fusiforme avait des caractéristiques curieuses. Creux comme une station spatiale. Et larguant de temps en temps des « débris ». La thèse officielle était que le vent solaire et ses particules hautement énergétiques arrachaient des morceaux de roches à ce météore, sans aucun risque qu’un de ceux-ci ne prenne la direction de la terre.

Pas de chance, il avait fallu se mettre à l’évidence. Un premier objet avait défié les lois de Kepler et visiblement motorisé, s’était dirigé vers notre planète. Puis un autre, et encore un autre.

Seuls les amateurs laissaient filtrer quelques informations. Car les organismes officiels étaient silencieux. Puis les ordinateurs des astronomes amateurs ont tous été « hackés ». Ils pilotaient les lunettes puissantes des plus fortunés et traitaient numériquement les images recueillies sur les capteurs optiques. Mais après le piratage, ils ne montraient plus qu’une vidéo d’une balade dans le quartier du Marais.

Ce sont des Parisiens en week-end en Baie d’Opale qui ont observé les premiers sillages dans le ciel.

C’était bien des soucoupes volantes, ovnis, ce qu’on veut, bref, des vaisseaux extra-terrestres. Leur vitesse empêchait d’en saisir la forme et laissait sur place les avions des forces de l’air européennes qui essayaient de les poursuivre.

Obliquant à l’ouest dans un fracas supersonique, ils s’étaient perdus à l’horizon.

Pour faire rapidement parler d’eux de nouveau, juste le temps que les TV d’informations continues partent en mode « breaking news», CNN en premier.

Les téléspectateurs du monde entier avaient alors pu voir les soucoupes passant en trombe devant la Maison Blanche et se posant les unes après les autres devant le Pentagone.

L’évènement avait été si soudain qu’il avait pris de court l’ensemble des gouvernements.

Mais forcément, le président américain Mickey Horn n’avait pu résister à son envie de se faire remarquer. Sur le chemin du retour en hélicoptère d’une partie de golf au Canada, il avait été à la rencontre des étrangers d’un autre monde. L’engin présidentiel s’était posé en face du vaisseau proche du Pentagone.

Mondes croisés, mais sous la bannière américaine avait toujours été son rêve.

En tenue de golf sur le gazon, le président américain observait l’engin face à lui.

Quand un bruit de presse se fit entendre et ce qui semblait un bloc de tôles rouges compressées fut balancé de l’OVNI et tomba au pied du président.

Tout le monde reconnut ce qui devait être les restes d’un cabriolet Tesla rouge.

Une compression que notre sculpteur national César n’aurait pas désavouée.

Une voie métallique sortit d’un volet qui venait de s’ouvrir sur le flanc de l’engin.

« Voiture terrestre pourrie, pas moteur, pas marcher. Nous punir vous ! »

Et alors, un rire guttural emplit le lieu, et plein d’autres, aigus et sarcastiques, provenant du vaisseau extra-terrestre.

Comme si les martiens avaient été pris d’un fou rire généralisé.

Rien de rigolo pour les humains qui étaient présents. Ils étaient figés soudainement dans leurs postures et étaient aspirés par les OVNI. Mickey Horn le premier, précédé dans le vaisseau par son horrible perruque orange.

Alors le ciel se couvrit de sillages blancs annonçant l’arrivée d’une multitude de vaisseaux martiens et les humains étaient instantanément aspirés, kayaks inuits ou boucliers maasaï compris, dans un éclat de rire assourdissant dont l’écho emplissait toute la surface du globe.

Alerté par les nouvelles affichées par mon téléphone portable alors que je rentrais de mon abri, j’avais fait fissa demi-tour et avait réussi à remettre à leur place les parpaings qui, d’habitude bloquaient l’entrée du tunnel. Je m’étais insonorisé !

Mais aujourd’hui les provisions manquaient, il me fallait sortir. Je guettais depuis plusieurs jours l’occasion propice.

Elle était arrivée sous la forme d’une brume épaisse, qui certainement me tiendrait à l’abri des regards martiens. Car j’ai pu observer par une encoche dans un parpaing de l’entrée de mon antre qu’ils n’avaient pas quitté la terre, sillonnant les continents à la recherche probablement de quelques aspirations d’humains, juste pour rigoler.

J’avais en projet de rejoindre l’épicerie du village, en passant par l’église, car je craignais que par l’autre rue, la brume soit moins épaisse.

Vraiment personne dans les rues.

En tout cas, aucun être humain. Tout Presles devait être aspiré dans les soutes extra-terrestres.

À l’approche de l’église, j’ai dû me rendre à l’évidence. On me suivait dans le ciel, par-dessus la brume.

Me jetant à l’intérieur du bâtiment, je me suis retrouvé nez à nez avec Jalil et la chorale Accords Croisés qui semblait répéter une pièce que je connaissais. Le Stabat Mater d’Anton Dvorak.

Aussi Jalil me dit, sans arrêter de diriger les chanteurs : « On n’en peut plus. On a essayé de tenter une sortie il y a quelques jours, et on s’est retrouvé confinés là. On les tient à distance, ils ne semblent pas aimer Dvorak. Mais ils tournent autour de l’église comme des vautours. On va craquer et ça sera la curée ».

Nous étions d’accord. Il fallait tenter le tout pour le tout.

J’ai dit : « On sort tous en chantant. Pas trop fort. Juste pour les tenir à bonne distance. Ils vont approcher. Et là. Vous donnez tout ce que vous avez. On verra bien ! »

Jalil approuva ce plan faute de mieux et la troupe sortit sur la place de l’église. La brume semblait se déchirer par endroit.

C’était l’horreur. Le ciel était rempli de vaisseaux et les rires sardoniques d’outre-terre commençaient à remplir l’espace.

La contre-attaque de Jalil ne se fit pas attendre.

Poussant l’œuvre de Dvorak dans ses retranchements dramatiques, l’air fut empli par les voix des choristes.

Les rires cessèrent, puis un gémissement, une plainte sinistre sortit du vaisseau le plus proche. Puis du voisin, puis le voisin du voisin et ainsi de suite, toute la flotte martienne s’était mise à chialer par monts et par vaux, touchée au cœur par l’interprétation magistrale de notre belle chorale, paralysée à l’unisson par le biais de leur réseau de sonorisation qui de vaisseaux en vaisseaux, leur permettaient habituellement de se passer histoires salaces ou calembours savoureux, si nécessaires à leur emprise sur les peuples de la galaxie.

Partout dans le monde, les vaisseaux martiens se posaient pour libérer les humains sortis de leur léthargie, et également larmoyants.

Enfin, le vaisseau amiral, toujours posté devant le Pentagone libéra le président Horn, dont le visage terreux et démaquillé, chauve de surcroît, le faisait ressembler à un personnage shakespearien. Il tenait à la main la reddition des martiens qui promettaient de ne plus revenir sur terre. Reddition obtenue tout de même en échange de la promesse de leur livrer les œuvres complètes de Dvorak interprétées par tous les opéras du monde, un cabriolet Tesla par an pour le chef, et leur mettre à disposition une connexion hebdomadaire avec la Terre pour participer aux répétitions d’Accords Croisés.

Une fois de plus, la joie et le partage des émotions créatives avaient sauvé les communautés humaines, avec en support la bienveillance et la générosité, tout cela nourrissant une belle énergie commune propre à nous rendre si forts face aux menaces extérieures, fussent-elles microscopiques ou extra-terrestre

 

André LÉVITTE

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