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REGARDS CROISÉS

 

Le tendre soleil d'avril nous invite à musarder, à la maison, au jardin, dans les parcs ou la forêt, près des lacs, que sais-je encore ?

La végétation déploie ses promesses avec des fleurs lumineuses, des parfums sucrés, de jeunes et vigoureuses textures.

 Pourtant, dans les rues, personne.

Pourtant, dans la nature qui s'éveille, personne.

En tout cas, aucun être humain

.L’air est frais. La brume se dissipe lentement à cette heure matinale. Il est bon de sentir la brise printanière venir caresser ma joue, sans autre bruit que celui du vent dans les feuillages et du gazouillement des oiseaux.

A l’horizon, seule la lumière du soleil apparaissant peu à peu au travers de la cime des arbres, fait scintiller les perles de rosée déposées sur les pétales de roses, donnant au jardin un air bohème qu’il avait depuis longtemps oublié.

Tout semble s’éveiller dans ce petit village du Val d’Oise, comme si la vie passée n’avait été qu’un rêve, une lointaine et vague idée. Et tout, dans cet émerveillement de la nature, semble lui redonner un esprit apaisé. « Presles en Bohême », voilà comment il devrait être renommé.

Personne ne pouvant contester, pas même le petit rouge-gorge qui a l’habitude de venir picorer les graines dans sa maison, la décision fut prise et actée.

Ce qui est le plus étrange dans cette solitude, c’est que l’on peut s’y accommoder. Tout semble s’offrir à nous, dans une farandole quelque peu égoïste, lointaine résonance d’un monde dompté.

La Terre a pris un second souffle, après une longue course effrénée dans laquelle elle n’avait aucun espoir de sortir vainqueur.Pourtant, la perspective d’un nouveau jour seule est angoissante.

Seule. Seule au monde. C’est un fait. Une conclusion terrifiante qui vous prend aux tripes mais qui ne fait aucun doute.

Bien entendu, je n’avais pas voulu y croire. Il avait fallu des preuves.

Des preuves… Les rues, les maisons, les magasins, les hôpitaux, les bases militaires. Tous vides. La vie, la vie humaine du moins, avait disparu, happée dans sa course effrénée. Sans raison, sans cause évidente. Seuls les bâtiments étaient la preuve d’une civilisation passée.

Paris. Vide.

La nature reprenait peu à peu ses droits sur le monde de pierre et de ciment. De jeunes pousses apparaissaient dans les fissures de la route, entre les vieux pavés sur lesquels on pouvait encore entendre résonner la frénésie parisienne des temps passés.

C’est une balade dans le quartier du Marais qui me rappela le plus ce qu’était Paris, dans un autrefois pas si lointain : ses fêtes endiablées jusqu’au bout de la nuit et sa vie scintillante, pétillante, parfois un peu trop enthousiaste et souvent bien trop faste.

Ses rues désertes semblaient irréelles et ses nouveaux habitants intrigués par ma présence. Souris, chats, rats et pigeons, tous se retournaient sur mon passage.

Mais il n’y avait pas que les animaux. Il y avait autre chose. Quelque chose de plus. Une sensation étrange qui faisait frissonner, comme une présence invisible, un voile, qu’il suffirait de soulever.

Cette présence ne s’était pas atténuée au fil des jours. Elle avait grandi, comme une ombre qui accompagne chacun de nos pas. Sans être terrifiante elle pouvait, au contraire, réconforter.Elle appelait au souvenir celui d’un week-end en Baie d’Opale. Une onde qui se propage sur l’eau, oscillant ça et là entre les bateaux. Un deuxième galet, ricochant, par trois fois, sur la surface pailletée par les reflets du soleil. De drôles de déformations, provoquées par les vaguelettes, estompant mon reflet qui sourit, mais se ternit.

Un brouillard peut-être.

Oui, un brouillard dans ma mémoire. Comme la mer qui se retire au loin dans son cycle éternel des marées, mais qui aurait oublié de remonter. J’aurais aimé, en cet instant, pouvoir arrêter le temps.

Jeu d’insouciance que provoque l’enfance. Elle est longue l’errance.

L’ombre, toujours là, ne m’a pas quittée. Elle est devenue une amie à qui il est possible de se confier, rappelant les longues conversations enflammées aux terrasses des cafés. Agissant comme un double de soi, elle est pourtant si différente. Toujours présente, jamais contredite, elle m’enlace paisiblement, formant comme un nuage sur lequel s’endormir avec plénitude.

En cette matinée printanière, tous ces souvenirs reviennent, aspirés par cette présence invisible. Je sais que c’est la dernière fois que je les vois, les entends, les sens et les goûte. Ils sont frais et pourtant si lointains, intouchables. Tant de Mondes Croisés, oubliés, passagers, proches mais étrangers.

Ils sont là, à attendre, à la croisée des mondes. Et c’est peut-être là que je suis.

 

Julia LEGENDRE

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